Anna l’a fait ! (mini-nouvelle)

orage3 (1)

Pour changer de la mise en ligne de mes poésies ou d’extraits de mes romans courts, je vous offre aujourd’hui une version abrégée (compactée) d’une nouvelle noire :

Anna l’a fait,

   Malgré les éclairs, Anna est calme. Elle essuie avec un torchon rose le couperet.

Le vent s’est levé, atténuant la chaleur. Ça va tomber. L’attente es insoutenable. Peu à peu Anna est moins sereine. La sueur  lui descend dans le dos. Désagréable sensation  malgré la touffeur.

Vingt minutes avant le retour du frère !

Vite ; que tout soit remis en place.

Elle a fait ce qu’elle devait ; elle a bonne conscience, mais il est si imprévisible.

Elle tremble. Elle traîne les caisses à grand peine à l’appentis et les remet sous la bâche.

Peut-être qu’il ne pensera pas à demander tout de suite. Ça lui laissera un peu de temps. Pour aviser.

Le matin encore, elle ne croyait pas qu’elle pourrait. Puis si ; elle en est venue à bout;  Elle n’a pas réfléchi, a juste agi selon le schéma fixé. Maintenant, ça y est ; rien à dire.  Mais elle doit regarder l’avenir ; ça sera déjà assez dur à gérer.

« Je perds du temps ! Allez, finissons-en ! »

Un coup d’œil : l’appentis est normal. Il ne verra rien qui l’incite à cogner. Gagner du temps ! L’apparence du lieu la rassure un peu.

Elle va sortir du réduit quand le tonnerre éclate dans la vallée. Anna a fait un bond. Les dernières heures furent difficiles. Elle est au bord de l’épuisement ; à fondre en larmes.

Vite, sa montre. Cette fois, c’est l’inquiétude. Dans dix minutes il sera là. Il n’a pas beaucoup de qualités, mais il est ponctuel. S’il est en rogne, il ne l’écoutera pas.  C’est comme ça.

Les cris, les gifles, elle ne peut plus supporter. Ses pensées sont confuses. Son cœur accélère. Elle étouffe.

L’été dernier elle a fugué, mais, avec le père, ils l’ont retrouvée ; ce fut le calvaire; Et personne pour la secourir, leur cahute, est très isolée dans la montagne. Ils l’ont enfermée trois jours, avec des bouteilles d’eau du robinet pour nourriture. Et encore, vu l’aspect, il est plus probable qu’ils l’avaient récupérée dans la gamelle du chien.

Lui aussi, efflanqué, tâche de survivre dans ce milieu, les flancs labourés de coups par une sorte de canne de jonc prévue pour. Ils rigolent quand ça les prend, sourds aux jappements de Dax. Mais avec une obstinée fidélité il adore ces maîtres qui le torturent sec.

Ce jour-là, Anna s’en était même voulu d’avoir rogné la maigre ration de l’animal. Heureusement il s’échappait parfois jusqu’au torrent, au prix d’une belle raclée.

La plupart du temps il est à la chaîne.

Oui, le chien n’a rien à envier à ce qu’elle subit. Et puis ce n’est pas le pire il y a aussi, ces gestes… leurs grognements, leurs rires qu’elle voudrait oublier. En vain.

Dehors, elle frissonne.

Une famille de brutes, la mère morte de cirrhose l’année précédente, un déchet humain ; la misère au quotidien ! En repensant à cela, le regard d’Anna se voile. Mais sa conscience aux aguets, la prévient : encore quelques minutes pour effacer les traces ; tout doit être rangé. Le sol, c’est fait,  mais le couperet, vite elle doit le rapporter dans l’atelier.

Elle n’a plus le temps d’y retourner. À la hâte, elle le balance dans un seau d’eau froide, le torchon souillé avec. D’un coup de pied elle pousse le tout au fond, sous l’espèce de plan de travail, des planches sur parpaings. Ça atterrit au milieu des épluchures et des saletés. Là ils ne surveillent pas, il faudrait qu’ils se baissent ! Avec ses mains usées elle ne peut pas tout faire dans le taudis, mais parfois elle le paye cher. Par chance le seau n’a pas versé. Ne pas attirer l’attention.

La pluie s’abat soudain sur le toit de tôles rouillées. Anna fonce fermer la fenêtre. L’autre odeur, un peu fade, n’est plus qu’à peine perceptible.

On entend les rugissements saccadés du quatre-quatre qui gravit le sentier, tressautant.

L’angoisse la saisit. Elle sait que son frère est en rage. Encore saoul. Elle l’imagine jurant, impatient d’arriver pour lâcher sur elle son agressivité. Ça tombe toujours sur elle; pour n’importe quoi.  Aujourd’hui pas besoin de prétexte.

Ce qu’elle a fait sera une trop bonne occasion. Elle va encore prendre. En sortira-t-elle vivante ?

La peur monte. Que faire ? Ou fuir ? Trop tard !

Résignée, elle entend le véhicule stopper. Puis rien. Le silence est déchiré par le tambourinement de l’eau poussée par les bourrasques. Cœur battant, elle tend l’oreille. Dix minutes s’écoulent. Enfin, presque comme un soulagement, elle discerne le chuintement continu de bottes qui se rapprochent. Il arrive. L’ivrogne s’était sûrement assoupi, incapable de descendre du 4-4. Quelques secondes encore…

Instinctivement, Anna tend la main vers le couperet.  Trop loin. Elle fait un effort,  rien à faire. Elle doit se baisser pour l’atteindre, mais n’en a plus le temps. Elle recule brusquement car Frédéric fait irruption dans la pièce, beuglant :

̶  Où qu’il est l’père , nom de Dieu, ? Qu’est-ce qui fout c’tabruti d’enfoiré ? Tu réponds, ordure ! Ou bien, faut-y que j’… ?

Un silence suit ces imprécations.

̶  Il…

Anna veut répondre. Elle doit faire diversion, vite. Terrorisée, elle n’y parvient pas ; les yeux écarquillés, elle le fixe, bouche ouverte, recule, perd l’équilibre, pose une main contre le mur. Coincée !

Alors, de la chambre monte un grognement et le cliquetis de bouteilles vides. Dix secondes après, la porte claque et, à demi accroché à elle, apparaît Pierrick, hirsute, les jambes mal assurées.

    On peut pus pioncer tranquill’ ici, bordel ! Qu’esse tu veux core, fils d’andouille ? Et pis elle, qu’esse qu’elle a à nous regarder  ; j’sais pas c’qui m’retient d’lui … !

Le rire du fils lui répond, comme il lève le poing.

Anna se recroqueville, horrifiée, elle peut à peine respirer.

Anna a neuf ans. On lui a ordonné le matin d’écraser soixante-dix kilos de noix pour que le fils puisse  vendre les cerneaux à Grenoble. Faut  payer les kilos de rouge !

Le frère approche aussi. La joie maligne le porte. C’est l’heure ! Ça va être sa fête !

Brusquement Anna s’enfuit, sort en courant, esquivant les deux épaves.

Arrivée au bord de la falaise, elle ne s’arrêtera pas. Son cri se mêlera aux  grondements de l’orage.

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8 réflexions sur “Anna l’a fait ! (mini-nouvelle)

  1. Triste réalité quotidienne, qui se répète jour après jour, inlassablement. Certaines sont relatées aux « infos », on y prête une oreille distraite, entre les bombardements en Syrie et les caprices de stars… Pauvre monde à la dérive, pauvres enfants martyrisés… Merci Claude de nous le rappeler.

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