Une rencontre mémorable (récit)

vosges 2

Juillet 2015. Nous avons traîné ce matin et il est déjà 9 heures quand nous sommes enfin prêts pour cette randonnée prévue, dans les Vosges. Nous décidons d’en choisir une relativement courte, trois heures trente environ.

Un saut en voiture pour gagner le point de départ de cette promenade répertoriée et c’est parti pour la balade ! La chaleur des derniers jours s’est heureusement atténuée et mon amie et moi apprécions de traverser ces chemins tantôt à découvert, longeant des prairies, ou s’enfonçant ensuite, bien vite, dans la forêt dense. Le chemin est parfaitement balisé et nous avançons vaillamment, heureux de sentir la marche régulière désengourdir nos muscles du repos de la nuit. Malgré les randos quasi journalières durant ces vacances, il faut chaque jour reprendre le rythme. Le pas du randonneur est particulier : ni trop rapide ni trop lent mais surtout cadencé. On évite la fatigue à ce prix.

Le chemin est parfaitement repéré : heureusement car nous n’avons qu’une carte touristique sommaire et sommes, bien sûr, en pleine nature. Au bout d’un peu moins de deux heures, je réalise soudain qu’il n’y a plus, depuis un moment, les marques habituelles de guidage. Que faire ? Retourner sur nos pas ? Pas tentant car ce serait une montée assez raide ; désagréable par la chaleur qui s’est étoffée doucement au fil des heures.

Nous venions de passer une ferme isolée et étions 300 mètres plus loin auprès d’une vieille demeure en pierre, des siècles passés, enfouie dans de sombres frondaisons. Nulle autre habitation en vue. Nous nous arrêtons, tergiversons en essayant de nous repérer sur notre modeste carte, en vain.

Une vieille dame sort alors, hésite, regarde ces pèlerins harnachés de chapeau, sac à dos, godillots et pour ma part bâton de marche, s’approche enfin. Je la questionne alors sur le lieu où nous nous trouvons. Elle répond très difficilement, ne pouvant lire notre document sans lunettes et maîtrisant bien mal notre langue. Je suis Allemande, dit-elle.

Spontanément je ressors mon allemand d’ex professeur d’allemand, non utilisé avec un natif depuis une vingtaine d’années, au point que j’en avais perdu le goût : même à Srasbourg, je ne suis plus tenté de passer la frontière, contrairement à la passion qui m’animait durant mes jeunes années d’étudiant et encore longtemps ensuite. Ma compagne, avec qui je suis depuis des lustres, ne m’avait jamais entendu parler cette langue : c’est dire !

Bien vite la conversation roule et je dois traduire l’essentiel pour mon amie. Parfois la dame interjette un groupe de mots en français cahoteux, pour elle. Elle nous invite à visiter comment elle vit là, seule, depuis le décès de son mari plus de dix ans auparavant. La masure est des plus simples, probablement sans électricité, très sombre avec de toutes petites ouvertures dans des murs de 40 cm d’épaisseur. Sur le seuil elle nous avait prévenus : je n’ai pas beaucoup d’argent.

La maisonnée est arrangée avec goût néanmoins, malgré une propreté un peu relative, ce qui est aisément compréhensible. On se croirait revenus des siècles en arrière. Je remarque au mur un dessin d’enfant. « On t’aime, mamy Ruth ». Elle me dit alors, tout sourire, que c’est de sa petite fille.

Je me sens immédiatement très bien avec cette personne modeste et chaleureuse et je crois remarquer que ma compagne également. Le « salon » est enrichi d’une bibliothèque fournie, enfin plutôt d’innombrables livres sur des étagères. Ruth, à ma question effrontée, m’avoue avoir 80 ans. Elle est mince encore, vêtue comme une paysanne et dégage une impression de force. Par chance elle est en bonne santé ; tant mieux car elle doit scier et couper son bois de chauffage. La vie est dure, seule, d’autant qu’elle dit avoir parfois la visite de loups, au nombre de trois.

Deux ans durant, elle et son mari on arasé une partie de leur vaste terrain vallonné pour y aménager un mini terrain de football destiné à leurs petits-enfants. Ils ont du reste tout construit de leurs mains sur leur propriété. Ruth continue encore aujourd’hui.

Heureuse sans doute de quitter pour un temps sa solitude, elle nous sert sur la terrasse un riesling, préférant pour elle-même une bière, bue directement à la canette. Friponne, elle ajoute s’adonner volontiers à cette boisson, un peu trop même ; on ne saurait l’en blâmer. Elle profite de cette pause pour nous raconter sa longue vie : née à ce qui allait devenir plus tard Berlin-Est, elle a fait des études de philosophie et d’histoire à l’université Alexander von Humbold à la fin des années cinquante, puis a fui Berlin quand elle a compris que Ulbricht allait fermer la zone est. Elle a alors rencontré un Vosgien et ils ont ouvert un restaurant en Forêt Noire. Elle n’a plus fait que cuisiner et n’a jamais exercé de métier en rapport avec sa formation universitaire.

Elle revient longuement sur la fin de la guerre : elle avait une dizaine d’années quand elle a vu arriver d’abord les Polonais puis les Russes… Elle nous dit que son frère de 16 ans, qui avait été enrôlé dans les Hitlerjugend et le Volkssturm, a dû fuir l’Allemagne, avec un ami. Tous deux voulaient se rendre au Vatican, y espérant de l’aide. Ruth nous déclare qu’ils se sont retrouvés en Italie dans un couvent, où les moines les auraient violés. Terribles souvenirs.

Elle se dit néanmoins heureuse aujourd’hui, dans cette nature sauvage, même si elle n’a pas de voiture et doit faire ses courses avec un sac à dos, après avoir parcouru 6 km à pied dans la montagne. Nous admirons ce courage.

Elle considère avec philosophie qu’il faudra bien mourir un jour. Elle dit : « à présent, c’est fini » et ce très sereinement, d’autant que ses amis, enfants et petits-enfants ont fêté récemment là-bas son quatre-vingtième anniversaire : grill géant et 80 personnes logées sous d’immenses tentes, Il y avait des Suisses, des Français, des Allemands, des Hollandais. Ruth est contente.

Nous aurions volontiers fait durer cette rencontre inattendue mais nous ne le pouvions. Elle nous a indiqué très approximativement comment regagner le village où nous avions laissé la voiture et devions repartir.

Je serre la main de Ruth, avec tous mes souhaits de longue vie, qu’elle essaie d’abord de contester un peu, et c’est elle qui donne ensuite, à l’allemande, l’accolade à mon amie. Elle nous accompagne jusqu’à la limite de sa vaste propriété puis doit s’en retourner après quelques derniers mots. En m’éloignant, je me retourne trois ou quatre fois, déjà nostalgique, pour voir encore cette petite mais grande « bonne femme ». Ruth, elle, marche lentement, les mains dans les poches de son pantalon de treillis, amenant un pied dans l’axe du précédent, tête baissée, comme en réflexion. Elle ne s’est pas retournée.

Nous tentons, vaguement inquiets, de retrouver un chemin de retour, en pleine pente, incertains, il n’y a aucune indication, aucun repère. Une erreur et ce seraient des heures de marche s’ajoutant à d’autre. Mais  – coup de chance – c’est le bon. La balade ainsi écourtée aura duré quatre heures dont une, mémorable, avec Ruth.

C’est à de tels moments que la vie prend vraiment sens. Sur le chemin, nous sommes intarissables sur cette rencontre, tant elle nous a marqués. Un regret cependant : ne pas avoir pris un selfie avec cette charmante personne. Ma compagne y avait pensé mais n’a pas osé le lui demander.

Et pour moi, quel bonheur aussi d’avoir ainsi inopinément été amené à pratiquer à nouveau la langue de Goethe (on n’oublie pas ses anciennes amours) ! Mais surtout, c’est l’Humain qui, ce jour-là, a prévalu.

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10 réflexions sur “Une rencontre mémorable (récit)

  1. Mon cher Claude,
    Quel bonheur de lire un tel récit, preuve que la vraie vie n’est pas toujours au grand jour ou étalée à la TV ou dans certains journaux. J’entends justement à la radio : 70ème anniversaire d’Hiroshima! Je te souhaite encore beaucoup de telles rencontres. Cela te permet de continuer à croire en ton prochain. Je vais ouvrir mon quotidien habituel (tu devines lequel) et découvrir toutes les horreurs qui se passent dans le secteur et ailleurs.
    Bonne journée quand même,
    Paul.

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  2. Un beau récit narratif sur la randonnée en découverte de cette belle “dame nature” et cette rencontre enrichissante avec l’humain, en l’occurrence avec cette “dame Ruth” à l’existence bien rude apparemment : Un choix de vie philosophique ?
    Merci claude pour ce voyage de l’âme…

    Aimé par 1 personne

  3. Ruth possède la force de la solitude, une solitude qui nous encombre et nous empêtre dans nos habitudes citadines mais cependant nous extasie…C’est une belle rencontre qui nous mène sur des chemins de sagesse ! Merci de l’avoir partagée !

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  4. RECHERCHE TRADUCTION
    Vous vous souvenez de ce texte que j’ai mis en ligne ici le 5 août, sur « une rencontre mémorable »
    Grâce au net j’ai trouvé l’adresse de cette personne peu ordinaire, Allemande de 80 ans.
    Elle ne parle pas très bien le français et j’aimerais lui envoyer la traduction. Je ne veux pas la faire moi-même car en littérature on traduit toujours de la langue étrangère vers sa langue maternelle.
    Est-ce que quelqu’un ici, dont l’allemand est la langue maternelle et qui maîtrise bien le français, aimerait me traduire bénévolement ce texte de 1263 mots, 7450 signes et caractères ??? Réponse ici, si vous le souhaitez ou monilet@wanadoo.fr

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